Action patrimoniale et temporalités

L’action patrimoniale est écartelée entre deux temporalités : le temps long qui la condamne à la procrastination et le temps court qui appelle l’urgence imparfaite et insuffisante.

In medio star virtus. (La vertu est éloignée des extrêmes).

Parce qu’on attend de son dépositaire (banque ou assureur) qu’il gère l’immédiat, face auquel on ne peut presque rien, ou le très long.

La difficulté de l’action patrimoniale contemporaine est précisément liée au fait que, écartelée entre ces deux temporalités, le dépositaire ne semble plus parvenir à construire une action propre et durable.

Dans une complexité croissante, quel statut pour l’action patrimoniale ?

Le dépositaire doit aujourd’hui composer avec des problématiques de plus en plus complexes, aux causalités multiples, et des écheveaux de responsabilité, de conseil et de rentabilité.

Dès lors, l’action patrimoniale est une forme d’action hypercontrainte faite d’une multitude de petites actions et de micro-coordinations entre sujets divers.

Car la digitalisation, le démembrement organisé du conseil,  la désertification des agences bancaires, l’approche produit, la réglementation, le nombre grandissant de clients dont les conseillers ont la charge, ont progressivement conduit à l’éclatement de l’anticipation, de la pédagogie et du suivi de l’action patrimoniale qui sont les véritables prérequis d’une gestion sereine de son histoire financière familiale.

Presque toutes les décisions patrimoniales sont aujourd’hui assurées par de multiples niveaux de responsabilités et d’acteurs : de la plateforme téléphonique au  « conseiller » dont la rotation chronique et anxiogène ne permet ni vue d’ensemble, ni appréhension intelligente des besoins réels du particulier.

C’est ce qui a pu conduire à une forme de divorce, entre le particulier et son dépositaire.

Il est urgent que les dépositaires se posent les bonnes questions, si tant est que cela les intéresse encore…

En effet, le dépositaire construit de manière croissante en France un discours paradoxal : il se prononce sur tout et intervient sur tous les sujets et, dans le même temps, produit la justification de ses propres limites et de son incapacité : les contraintes réglementaires, la réduction des effectifs et les politiques commerciales qui réduisent, voire interdisent, les actions nécessaires et indispensables à une gestion sereine, anticipée et suivie.

Le fantasme des dépositaires devient l’action rapide, courte, instantanée. Celle qui fait mine de s’affranchir de l’approche commerciale, et de la complexité du réel.

Tout se passe comme si le « produit de la semaine » était le produit qu’il fallait acquérir impérativement. C’est en vérité celui qui manque au tableau de chasse du « conseiller ».

La mise en œuvre et le suivi passent ensuite dans le domaine de la gestion administrative ; ils se matérialisent par des « avis d’opération » et des relevés de situation n’ayant pour différence, d’un dépositaire à l’autre, que le logos et la mise en page, et de commun, le caractère incompréhensible de jargons indigestes.

Ils terminent en vrac dans un carton, au mieux dans une pochette fourre-tout intitulée banque, sans aucune distinction du sujet patrimonial concerné.

Cette confusion intellectuelle est bien orchestrée pour engendrer une parfaite déresponsabilisation et un fatal désengagement du particulier qui devient spectateur.

Jusqu’au jour où, le temps passé, ou plus exactement perdu, ne se rattrape plus … et met le spectateur, jusqu’alors infantilisé, devant une réalité qu’il veut tenter en vain de redresser.

Tout se passe dans l’action patrimoniale comme si le moment d’agir en conscience ne se présentait jamais. Comme si, la séparation qui s’était déjà produite et celle grandissante qui continuait de se produire entre dépositaire et particulier, devait être actée et acceptée, comme une fatalité.